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Technique et
démonstratif

Un grand voyage vers la nuit
Bi Gan
(2018)

 

Ce film débute par un message t’invitant à chausser tes binocles 3D lorsque le protagoniste en fera autant. C’est donc ce que j’ai fait, quand bien même la version que j’ai vue n’était pas en 3D, car il est important de respecter les lubies des grands créateurs de ce monde, en l’occurrence Bi Gan, l’incommensurable génie du cinéma chinois.

Ici Luo Hongwu n’a de cesse de rêver de la femme qu’il aime, mais de laquelle il ne sait pas grand-chose. Il revient dans sa ville natale, Kaili, afin de la retrouver. Il s’en suit une première heure qui te narre à la fois la recherche et le passé, avec moult voix off introspectives, de l’amour inachevé, de la mélancolie, une esthétique sensuelle et une narration fragmentée.

En somme, filmer la nostalgie d’instants qui n’ont peut-être jamais vraiment existé, c’est du Wong Kar-wai, avec ici une mise en scène ultra composée et formaliste, à la Andrei Tarkovski. Bi Gan ne cache d’ailleurs pas ses influences tarkovskienne.

Et comme le rêve est un souvenir oublié, le titre du film apparaît soudain et tu pars sur une deuxième heure onirique en plan séquence, celle avec les lunettes 3D. Cette moitié est une évidente prouesse technique comme en témoignera David Chizallet qui en fut le directeur de la photo.

Les dialogues ne servent pas ici à faire avancer l’intrigue (mais y en a-t-il seulement une ?) et ne sont que matière poétique déclamée sur un ton monocorde par un protagoniste perché qui pose des questions fermées auxquelles on lui répond par métaphores.

Et si, dit-on, la mise en scène est la manière dont un film pense avec des images, Bi Gan pense manifestement beaucoup et la mise en scène semble parfois justifier le film et non l’inverse.

« Un grand voyage vers la nuit » est un très beau cinéma à la fois purement technique et très démonstratif, donc réservé à un certain public, et purement poétique, donc possiblement profond et donc réservé à un autre certain public. Si tu es des deux, tu as tout gagné.

PS : On retrouve, entre autres, Wong Chi-ming comme éclairagiste, qui œuvra dans trois Wong Kar-wai dont « In the mood for love ».

 

Si tu veux du plan, Bi Gan en a pour toi.