Jorge
Luis Borges
Fictions
(1941-44)
Ça ne vous arrive jamais
de lire en pensant à autre
chose ? Je ne fais que ça
depuis quelque temps... ah tiens,
ça fait deux mois. Peut-être
que le jour viendra où
je penserai exactement à
ce que je serai en train de faire.
En attendant, je lis Borges et
je me dis en le lisant qu'il y
a quelque chose de génial
dans ce qu'il écrit. Je
me dis aussi, à la fin
de chaque nouvelle, que ce génie
m'est totalement inaccessible.
Cet homme est d'une érudition
prodigieuse et il me suffit de
réfléchir quelques
instants à chacune de ses
idées pour me rendre compte
que je suis incapable d'en saisir
précisément la portée.
Du coup, ce que je lis en cinq
minutes peut m'occuper pendant
cinq jours. Alors j'interpelle
les gens en leur disant, tout
excité : "et c'est
un gars qui a écrit des
passages de Don Quichotte à
l'identique mais en fait, c'est
pas pareil et il y a un mec qui
sait tout et qui perçoit
tout et je suis Vincent Moon !!"
et là, forcément,
personne ne me comprend.
PS : J'ai lu quelque part que
Borges était passionné
par l'oeuvre de Walt Whitman.
Durant ma prime enfance, il y
a neuf ans, alors que j'arborais
fièrement mon adolescence
tardive, on m'a parlé de
Jules Laforgue. C'était
du temps où je faisais
du journalisme. Vous vous demandez
comment je peux encore trouver
des trucs nouveaux à vous
raconter sur ma vie, n'est-ce
pas ? Surtout pour un mec qui
ne fait jamais rien, c'est dingue.
Donc, on m'avait parlé
de Jules Laforgue parce qu'il
était né, comme
moi, un 16 août. Durant
ma prime enfance, il y a huit
ans, j'ai inventé un personnage
de fiction dont le nom était
Abraham Whitman. J'avais écrit
le dialogue suivant :
- Alors comme ça, vous
êtes poète monsieur
Whitman ? J’ai lu vos textes,
vous savez… mais aaaaah,
ah ! Je croyais que vous étiez
mort.
- Je ne suis pas Walt Whitman.
Je m’appelle Abraham, comme
le président Lincoln.
- Vous êtes le président
Abraham Lincoln ?
On dirait un dialogue de "Slevin".
Quel est le rapport avec Jules
Laforgue, me direz-vous ? Eh bien
il a traduit le "Leaves of
grass" de Whitman. Je trouve
qu'il est totalement incroyable
que je sois "lié"
à Jules Laforgue, Jorge
Luis Borges et Walt Whitman qui
sont eux-mêmes "liés"
entre eux. J'ai du mal à
comprendre exactement de ce que
je suis en train d'écrire.
Il faut dire que c'est tard, là,
quand même. Et puis j'ai
froid.
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